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Le grand siège de Blaye (1593) : chant du cygne – et révélateur – de la Ligue hispanophile de Guyenne

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1593 is the decisive year of Henri IV's scheduled victory over the League. It is assured from its conversion to Catholicism (July 25, 1593). During the seven months preceding it, it was the long siege of Blaye, a fortress which controls the
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   L E GRAND SIÈGE DE  B  LAYE (1593) - 1 - Le grand siège de Blaye (1593) : chant du cygne – et révélateur – de la Ligue hispanophile de Guyenne Serge B RUNET   *   B. Lachaise et C. Piot (dir.),  La guerre en Aquitaine, les Aquitains en guerre, de l’Antiquité à nos jours , Actes du 68 e  Congrès de la Fédération Historique du Sud-Ouest, Nérac, 6-7 juin 2015, Nérac, Éditions de l’Albret/Amis du Vieux Nérac, 2017, p. 139-171. La forteresse de Blaye […] passe pour la plus remarquable de toute la ré-gion. On y trouve constamment une centaine de soldats, entretenus par le roi de France. Ils lèvent des droits de douane sur les navires qui viennent de Bor-deaux, où qui s’y rendent. Cela rapporte chaque année une grosse somme. Il y a de grands et beaux canons dans cette fortification, et l’on y montre au visi-teur un trou dans lequel on a fait parvenir aux Espagnols des plats vinaigrés pendant la dernière guerre 1 . C’est l’étudiant en médecine bâlois, Thomas Platter, qui rapporte cette anecdote de sa visite de Blaye, le 4 mai 1599, mais il se trompe sur la date. En effet, la présence des Espagnols à Blaye ne correspond pas à la guerre franco-espagnole qui vient de s’achever par la signa-ture de la paix de Vervins, le 2 mai 1598, mais au grand siège de 1593. Nous constatons alors que, dès ce moment-là, le « devoir d’oubli » de la paix de religion signée à Nantes a recouvert les luttes fratricides entre ligueurs et royaux de Guyenne – avec le passé du gouverneur de la place – du voile de la guerre « patriotique » entre Français et Espagnols. Il en fut ainsi pour nombre de Gascons, soldats ou parlemen-taires, comme Étienne de Cruseau, « catholique ardent, [qui, dans sa Chronique  manuscrite] avait eu soin de raturer les passages qu’il trou-va inconvenants pour la royauté, une fois que le prétendant huguenot eut été reconnu légitime et catholique » 2 . Pour pallier cet effacement *   1  L E R OY L ADURIE  E. (éd.),  Le voyage de Thomas Platter, 1595-1599. Le siècle des Platter II  , Paris, Le Grand Livre du Mois, 2000, p. 571-572. 2  D ELPIT  J., in Chronique d’Étienne de Cruseau (1588-1616) , Bordeaux, G. Gounouilhou, 1879, t. 1, p. IX.   L  A GUERRE EN  A QUITAINE   ,  LES  A QUITAINS EN GUERRE   - 2 - mémoriel, et la propagande henricienne, il faut passer les Pyrénées, cette frontière qui partage la vérité de l’erreur comme l’écrivait Pas-cal, en plagiant Montaigne 3 . Les archives diplomatiques et d’espionnage de la monarchie espagnole, conservées à Simancas, nous révèlent alors une Guyenne singulièrement ligueuse et hispanophile, au cœur même de la puissance patrimoniale du roi Bourbon 4 . Vues en deçà des monts, les activités des ligueurs sont simple-ment présentées comme une économie de prédation. C’est l’image qui reste attachée à Jean-Paul d’Esparbès, seigneur de Lussan, qui com-mandait à Blaye. Il percevait des péages et avait le pouvoir de lever des troupes et de commander dans son gouvernement 5 . D’une manière plus générale, la présence ligueuse à Bordeaux et au sein de la no-blesse de Guyenne a été minorée 6 . Nommé lieutenant du gouverneur de Guyenne en 1584, Jacques de Goyon, comte de Matignon et maréchal de France, d’abord parce qu’il était normand, avait l’avantage de ne pas être pris dans des ré-seaux de clientèles et les lignages locaux. Fort habile, ce catholique 3  P ASCAL  B., Pensées , Paris, Jean de Bonnot, 1972, p. 122-123. 4  B RUNET  S., « Perceptions identitaires et nationales dans la France de la première modernité : de la francité et de l’hispanité des Gascons », in Mikhaïl-V. Dmitriev et Daniel Tollet (éd.), Confessiones et nationes . Discours identitaires nationaux dans les cultures chrétiennes, Moyen Âge – XX  e  siècle , Paris, Honoré Champion, 2014, p. 57-125. 5  « Mémoire pour M. le Duc de Saint-Simon envoyé à Monsieur le Maréchal de Montrevel (juin 1704) », in Coirault Y. et Formel F. (éd.), Saint-Simon, Textes inédits , Paris Éditions Vendôme, 1985, p. 19-22. 6  On considère habituellement que le royalisme était assuré à Bordeaux, et que seulement 4% de la noblesse de Guyenne et de Gascogne était ligueuse (C ONSTANT  J.-M.,  La Ligue , Paris, Fayard, 1996, p. 307 et 328-329 ; C OCULA  A.-M., « Le rôle de la Guyenne dans la conquête du pouvoir, 1576-1589 », in  Henri IV, le roi et la reconstruction du royaume , Actes du colloque de Pau-Nérac, Pau, Association Henri IV 1989 et J&D Éditions, 1990, p. 125-143). Nicolas Le Roux vient de réapprécier d’une manière significative la proportion de la noblesse ligueuse face aux royaux en Guyenne et Gascogne (15 contre 19), mais aussi en Languedoc (7 contre 3) au lendemain de l’assassinat d’Henri IV (L E R OUX  N., « Le service de Dieu et le bien de l’État. Fidélités et engagements nobiliaires en 1589 », S. D AUBRESSE  et B. H AAN  (dir.),  La Ligue et ses frontières. Engagements catholiques à distance du radicalisme à la fin des guerres de Religion , Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 75-91).   L E GRAND SIÈGE DE  B  LAYE (1593) - 3 - est resté fidèle à la royauté 7 . Il était aussi maire de Bordeaux, confir-mant ainsi son pouvoir sur la cité, et il savait user de l’espionnage, et de l’ostracisme envers les ennemis potentiels. La façon dont il a su se débarrasser des jésuites, conjurateurs hispanophiles, témoigne de son ingéniosité 8 . Au moment de la réunion des états généraux à Blois, en 1588, le même complot guisard, visant à une soustraction d’obédience à Henri III, se tramait à Toulouse et à Bordeaux. Matignon a su le dé- jouer, et le parlement   de Guyenne, pourtant peuplé de ligueurs, de-meure alors dans une prudente réserve, en reconnaissant du bout des lèvres à son gouverneur la couronne de France 9 . Nous nous attacherons, ici, à démontrer que la Ligue de Guyenne, précocement hispanophile, a non seulement existé, mais qu’elle a présenté un réel danger pour Henri IV, particulièrement du-rant cette année 1593. Les archives espagnoles, et monégasques, nous permettent de comprendre les véritables enjeux du grand siège de Blaye. Le verrou de Blaye Dans le triptyque défensif de la Gironde selon Vauban, Blaye forme, avec Fort-Pâté et Fort-Médoc, le puissant sas permettant de protéger – mais aussi de contrôler – Bordeaux 10 . Ce système retrouve, et complète, la ceinture du temps de la guerre de Cent Ans des cinq villes « filleules » de la métropole aquitaine : Blaye, Bourg, Libourne, Saint-Émilion, Castillon, Saint-Macaire, Cadillac, Rions. Cette union défensive est toujours représentée aux états généraux de Blois, en 1588, par Jean de Métivier, conseiller au parlement de Guyenne, et Thomas de Pontac, sieur d’Escassefort, greffier à la même cour. C’est 7  GÉ BELIN  F., « Le gouvernement du maréchal de Matignon en Guyenne pendant les premières années du règne de Henri IV (1589-1594) », in  Revue historique de  Bordeaux et du département de la Gironde , 1909-1911. 8  P IAGET  É.,  Histoire de l’établissement des jésuites en France (1540-1640) , Leiden, Brill, 1893, t. 1, p. 132-133. 9  B RUNET  S., « De l’Espagnol dedans le ventre ! » Les catholiques du Sud-Ouest de la France face à la Réforme (vers 1540-1589) , Paris, Honoré Champion, 2007, p. 820-822. 10  L E B LANC  F.-Y.,  La route des fortifications en Atlantique. Les étoiles de Vauban , Paris, Éd. du Huitième Jour, 2007, p. 33-47 et 130-143.   L  A GUERRE EN  A QUITAINE   ,  LES  A QUITAINS EN GUERRE   - 4 - ce dernier qui tentera, sans succès, de soulever Bordeaux pour la Ligue, le 1 er  avril 1588 11 . Les fortifications de Blaye, à partir du vieux château des Rudel, avaient fait l’objet d’importantes campagnes de modernisation, dont leur adaptation à l’artillerie, sous le règne de Louis XII (1498-1515) 12 . Par sa situation stratégique et par les revenus qu’elle produisait, Blaye suscitait des convoitises. En octobre 1568, son gouverneur, Pons de Polignac, seigneur Des Roys, l’avait livrée aux huguenots de Jacques de Pons, baron de Mirambeau, et de Jean de Ségur, baron de Pardail-lan. Les religionnaires, qui dominaient la Saintonge, s’étaient aussi emparés de Bourg-sur-Gironde et de Cubzac. La paix revenue, Henri III rassurait les Bordelais en attribuant le gouvernement de Blaye à Guy de Lansac, avec la faculté d’inspecter tous les navires anglais et de percevoir un écu d’or sur chacun 13 . Celui-ci, issu d’une ancienne famille girondine, était le fils de Louis, éminent diplomate, lui-même bâtard vraisemblable de Fran-çois I er  et, surtout, conseiller très écouté de Catherine de Médicis 14 . Son demi-frère, Urbain de Saint-Gelais, abbé de Saint-Vincent de Bourg, mais surtout évêque de Comminges, allait s’avérer un grand ligueur hispanophile. Il en était de même de Charles, baron de Luxe, lieutenant général en Soule, qui avait épousé sa sœur, Jacquette. Les terres de Guy étaient en Bordelais, en Poitou et en Angoumois, mais son mariage avec Antoinette de Raffin, qui sera dame d’honneur de Marguerite de Valois, lui permettait d’étendre son influence en Age-nais, avec notamment le château de Puycalvary, et de jouir de celui d’Azay-le-Rideau, en Touraine. Il sera un temps sénéchal d’Agenais, succédant à son beau-père. Le remariage de sa belle-mère veuve, Ni-   11    Id. , p. 814-820. 12  D r G ÉLINEAU ,  Le dernier triomphe de la Ligue sous Henri IV : siège de Blaye par  Matignon (1592-1593) , Paris, 1905, p. 42-54 ; B ESCHI  A. et C RON  É., Visages du  patrimoine en Aquitaine. Vauban, Blaye et le verrou de l’estuaire Gironde , Inventaire régional d’Aquitaine, Bordeaux, Éd. Confluences, 2011, p. 16-18. 13  Déclaration du 31 janvier 1571 (Arch. dép. Indre-et-Loire, Chartrier d’Azay-le-Rideau, E 786). Lansac ne semble pas tirer grand-chose des revenus de son péage, au bénéfice du trésorier de la marine du Ponent, Guillaume Le Beau. 14  L E R OUX  N, « Guerre civile, entreprises maritimes et identité nobiliaire : les imaginations de Guy de Lanssac (1544-1622) », in  Bibliothèque d’humanisme et de  Renaissance , t. LXV, 2003, p. 529-569 ; A RNAULT  A., Guy de Lansac. Partie 1 : de serviteur de la cour de France à la trahison (1565-1580) , mémoire de master 1, s. dir. S. Brunet, Université Paul-Valéry Montpellier III, 2015.   L E GRAND SIÈGE DE  B  LAYE (1593) - 5 - cole Le Roy, avec le maréchal de Cossé, sieur de Gonnor, grand pane-tier de France, complète ses protections. Mignon du futur Henri III, il joue un rôle important dans son élection sur le trône de Pologne, auprès de Jean de Monluc. Nommé vice-amiral de Guyenne, il est – selon la tradition familiale – gouver-neur de Bourg, et maire de Bordeaux (1567-1571), après son père (1556-1558) 15 . Alors que La Rochelle s’affirme comme une place-forte protes-tante, un nouveau fort, apparaît dans les précieux marais salants de la Saintonge : Jacopolis (de Jacques de Pons, son seigneur) plus tard appelé Brouage. D’abord contrôlé par les protestants, il est une me-nace supplémentaire au nord de Bordeaux. Il est repris au nom d’Henri III, qui s’est habilement placé à la tête de la première Ligue, le 28 août 1577, par le duc de Mayenne, par la terre, et le vice-amiral Lansac, par la mer, déjà avec le concours de deux pataches espagnoles du « Grand Biscayen » 16 . En récompense de ses prouesses (mais il est aussi neveu de Pons de Mirambeau) Lansac obtient le gouvernement de Brouage et une pension annuelle de 5000 livres à prendre sur les profits de la vente du sel. Cette place stratégique ne pouvant pas rester 15  Henri de Navarre, gouverneur de Guyenne, en est aussi amiral. Le 28 octobre 1585, il nomme Lansac vice-amiral de Guyenne, Poitou et Pays d’Aunis, révélant qu’il n’a pas encore perçu son engagement ligueur. En accédant au trône de France, il se démet de l’amirauté de Guyenne au profit de François de Coligny, comte de Châtillon, fils de l’amiral de France défunt, qui demeure à La Rochelle. À sa mort (octobre 1591), l’amirauté de Guyenne est attribuée à son fils, Henri, en survivance, mais il n’a que neuf ans (BnF, Moreau, 1340, f° 287 v°. Chevalier de Courcelles,  Dictionnaire historique et biographique des généraux français , Pais, 1822, t. IV, p. 404 et 406). Notons enfin que, le 31 juillet 1592, Jean-Paul de Caupenne d’Amou, baron de Saint-Pée (-sur-Nivelle), bailli de Labourd, est nommé vice-amiral de la côte sud, d’Arcachon à Hendaye (BnF, Dupuy 464, f° 9v°). Au cours du siège de Blaye, il « s’offre pour servir Sa Majesté [Philippe II] » et propose aussi de gagner à la cause espagnole son beau-père, gouverneur de Dax. En récompense, son oncle, Bertrand d’Amou, qui se trouvait sur les galères du Portugal, est libéré (Don Juan Velázquez, gouverneur du Guipúcoa, à Philippe II, 22 février 1593, AGS (Archivo General de Simancas), Estado  170, n° 160). Il est maintenu dans sa charge par arrêt du parlement de Bordeaux, le 15 janvier 1603 (BnF, ms. fr. 18173, f° 145). 16  Ce redoutable marin basque prend part à la guerre de la Ligue et meurt en 1586 devant La Rochelle . Cf.  A UBIGNÉ  A. (d’),  Histoire universelle, depuis 1550 jusqu’en 1601 , 1616-1620, A. Thierry (éd.), Genève, Droz, 1981-2000, t. 7, liv. XI, chap. III, p. 35.
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