of 5

«NE PAS JURER DU TOUT» Sur Matthieu V, PDF

0 views
All materials on our website are shared by users. If you have any questions about copyright issues, please report us to resolve them. We are always happy to assist you.
Share
Description
«NE PAS JURER DU TOUT» (33) Vous avez encore entendu qu il a été dit aux anciens : «Tu ne reviendras pas sur ton serment, mais tu donneras en retour tes serments au Seigneur.» (34) Et moi je vous dis de
Transcript
«NE PAS JURER DU TOUT» (33) Vous avez encore entendu qu il a été dit aux anciens : «Tu ne reviendras pas sur ton serment, mais tu donneras en retour tes serments au Seigneur.» (34) Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, parce qu «il est le trône de Dieu» ; (35) ni par la terre, parce qu elle est «le marchepied de ses pieds» ; ni par Jérusalem, parce qu elle est la «ville du Grand Roi.» (36) Ne jure pas non plus par ta tête, parce que tu ne peux faire blanc ou noir un seul de tes cheveux. (37) Que votre parole soit oui, oui ; non, non ; le surplus est du mauvais. Un travail sur la parole Le thème ou, si l on préfère, l objet du discours est donné d emblée avec le rappel de l ancienne législation. Il s agit du serment. Vous avez entendu qu il a été dit aux anciens : «Tu ne reviendras pas sur ton serment, mais tu donneras en retour tes serments au Seigneur.» On retrouve, d une certaine façon, ce même thème à la fin du discours : Que votre parole soit oui, oui ; non, non ; le surplus est du mauvais. On peut, en effet, convenir que le thème est resté le même, mais à condition d observer que, dans l entre deux, dans la législation que le maître impose à ses disciples, le serment lui-même a été pris à parti et même a été interdit par lui : Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout Aussi bien, le terme même de serment n apparaît-il pas dans la phrase qui clôt le discours mais, à sa place, vient celui de parole.. Dans l entre-deux, en effet, le maître ne s est pas contenté d écarter jusqu à la forme du serment. Considérant sans doute qu il n y a pas de serment sans quelque chose ou quelqu un sur quoi il puisse s appuyer, il a passé en revue un certain nombre de ces cautions qu on peut lui donner, et il les a écartées les unes après les autres. Ainsi refuse-t-il qu on prenne à témoin le ciel, la terre, Jérusalem et même sa propre tête. L ordre suivi dans l énumération n est pas quelconque. On va du plus lointain témoin, le ciel, jusqu à celui qui est au plus près de chacun, puisqu il fait partie de son propre corps : sa tête. Avant d en venir là, on est passé par la terre et par Jérusalem, pour les récuser pareillement. Ainsi allait-on de la cosmologie à la géographie et, finalement, à la société organisée, avant de terminer tout à fait par le support et le garant de l identité personnelle de l individu. Chaque fois, d ailleurs, du moins pour les trois premières occurrences, le témoin était écarté au motif que sa nature religieuse le disqualifiait pour remplir cet office : le ciel, parce qu «il est le trône de Dieu»; la terre, parce qu «elle est le marchepied de ses pieds» ; Jérusalem, parce qu elle est «la ville du Grand Roi». L argumentation recourait alors constamment à des citations tirées de la lettre même de l Ecriture sainte. Dans le dernier cas, quand la tête est en cause, le discours se fait plus directement personnel encore, puisqu il passe du vous au tu, du pluriel au singulier, ce singulier qui est inscrit dans la formulation de la loi pour les anciens : «Tu ne reviendras pas sur ton serment» Or, dans le même temps, on ne se réfère plus à l Ecriture, mais à une expérience personnelle que chacun peut faire aisément : parce que tu ne peux faire blanc ou noir un seul de tes cheveux. Il n est sans doute pas indifférent que ce dernier cas présente un traitement particulier, distinct des autres. En effet, il est situé, dans le discours, comme à une frontière : il vient juste avant le moment où la parole prendra la relève du serment : Que votre parole soit Après la description à laquelle on vient de procéder, il est difficile de ne pas convenir que, sous les espèces du serment, c est la parole, toute parole adressée, qui est soumise à l examen. Un véritable travail est exercé sur elle. Pour une parole sans autre caution qu elle-même Par qui ou par quoi que ce soit qu on jure, on prend alors appui sur quelqu un ou sur quelque chose comme sur une autorité qui garantit l engagement que l on prend en disant quelque chose. On admet donc qu on peut n être pas pris soi-même par la parole que l on prononce, n être pas engagé par elle. Ainsi le parjure est-il celui qui revient sur son serment. Mais ce retour, toujours possible en fait, est exclu en droit et, précisément, par l autorité qu on invoque et qui est censée le rendre impossible. Ce n est pas tant la chose ou la personne qu on prend à témoin qui est ici en cause mais le fait même qu on la prenne à témoin, qu on la crédite de nous obliger à tenir parole : son invocation nous assure à nous-mêmes et à ceux auxquels s adresse le serment que celui-ci sera tenu. Ainsi un tiers est là qui, en quelque façon, par l invocation qu on fait de lui, soude la parole présente à quelque chose d autre qui est, comme cette parole elle-même, dans le temps, soit dans le présent lui-même, soit dans le passé, soit dans l avenir. Ce tiers ne réalise pas luimême cette parole mais, du fait qu on recourt à lui, qu on l invoque, celui qui entend cette parole n a pas de raison de douter de la vérité qu elle exprime, il peut s y fier. Bref, une certaine configuration de rapports entre des personnes se trouve créée par le serment, et notamment du fait qu il en appelle à une tierce instance, autre que celle qui le prononce et que celle qui le reçoit. Or, la nouveauté du discours du maître consiste très précisément en ce qu il supprime cette tierce instance, quelque nom qu on lui donne. Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout. 2 Comme on l a noté, il se justifie de tenir un tel propos en écartant la compétence de certains et, semble-t-il, de quiconque à devenir cette tierce instance. Mais si le ciel, la terre et Jérusalem peuvent être disqualifiés pour remplir cette fonction de garant en considération des motifs religieux qu on avance et qui peuvent être acceptés, on peut être surpris que chacun ne puisse pas jurer par sa tête. Du reste, comme on l a noté en passant, un traitement particulier est accordé à ce cas. Ne jure pas non plus par ta tête, parce que tu ne peux faire blanc ou noir un seul de tes cheveux. À vrai dire, le motif invoqué est, certes, d un autre ordre que dans ce qui a précédé mais il n est pas réellement différent. Par le fait, il s agit toujours du pouvoir de celui qui jure. S il se tournait vers le Seigneur, vers le ciel, vers la terre ou vers Jérusalem, c est qu il estimait que ces autorités, sans agir à sa place, du moins l obligeraient à agir comme il s y était engagé par serment. Mais ne doit-il pas découvrir que ces autorités, pour sacrée qu elles soient, ne peuvent pas plus l obliger qu il n a lui-même de pouvoir sur un seul de ses cheveux? Sans doute s agit-il ici de pouvoir, et de pouvoir physique, tandis que là, dans les cas précédents, il s agissait d autorité morale. Mais on peut, dans les circonstances présentes, assimiler pouvoir et autorité, comme le discours tenu y invite, puisqu il semble bien inscrire dans une même série les divers motifs qu on pourrait avancer, une même série de parce que Pourquoi donc en est-il ainsi? L authenticité Que votre parole soit oui, oui ; non, non ; le surplus est du mauvais. La parole est ramenée à sa simplicité la plus élémentaire, à l affirmation ou à la négation qu elle porte en elle, au consentement ou au dissentiment qu elle exprime au cours d un entretien. De quoi que nous parlions, toujours, dans notre parole, nous disons oui ou non. Ces deux mots ne disent rien, si l on entend par dire désigner quelque chose ou même signifier ceci ou cela. Ils infléchissent diversement, contradictoirement même, l axe autour duquel s enroule tout ce que nous pouvons dire, tous nos sujets de conversation. Ils sont la racine ou l élément de toute parole qui se produit en nous. Sans doute, en effet, ce oui et ce non sont-ils toujours dits à quelqu un, sont-ils une réponse ou un appel ou même l un et l autre à la fois. Il y bien quelqu un qui parle et quelqu un qui entend et qui peut répondre. La situation fondamentale, constitutive de l humain demeure : Vous avez encore entendu qu il a été dit Et moi je vous dis Et il y a bien, entre l un et l autre, une tierce instance. Mais elle n est pas, comme dans le serment, une autorité qu on invoque : elle est ce oui ou ce non qu on donne ou qu on refuse, dans lequel on se met soimême tout entier et dont nous naissons ensemble pour l accord ou pour le désaccord. Le surplus, ce qui viendrait s y ajouter pour prétendre ajouter au oui ou au non et le garantir, l authentifier, est non seulement de trop mais ne peut provenir que du mauvais, de ce qui nous détruit, du mal ou du malin, comme on voudra. 3 Et pourquoi donc? Mais parce qu avec le oui ou le non chacun donne ce qu il a à donner, sans contrainte ni protection, librement. Ce qui s y adjoindrait se substituerait ou prétendrait se substituer, fût-ce avec les meilleures intentions, à la liberté qui jaillit dans ce geste d affirmer ou de nier où chacun est tout entier lui-même, absolument. S il y a cependant une énigme ou, si l on préfère, un mystère, c est qu un autre - disons : le Seigneur ou Dieu ou le grand Roi bref, celui dont nous prétendons invoquer le témoignage dans nos serments, soit maintenant écarté, qu il n ait pas à se joindre à ce oui ou à ce non, sauf à être tenu alors pour mauvais. En somme, quelque nom que nous donnerions au tiers que nous prendrions comme caution de notre parole, nous introduirions alors en celle-ci la possibilité de son inauthenticité, c est-àdire d une distance ou d un écart entre ce que nous disons et ce qui est. Or, c est une telle distance et un tel écart qui sont tenus ici pour impossibles par le maître, comme si l être était toujours inhérent, attaché à la parole. Autrement dit, nous pouvons certes nous tromper et même mentir, nos dires peuvent ne pas correspondre à un état des choses mais jamais, quand nous parlons nous ne sommes séparés de notre parole, toujours nous ne faisons qu un avec elle, nous sommes toujours en elle comme son poids ou sa densité, et c est cette appartenance de nous-mêmes à notre parole que l on peut nommer authenticité. Si nous pouvions cesser d être authentiques, alors le mauvais se serait emparé de nous ou, équivalemment, de notre parole, puisque chacun de nous ne fait qu un non pas avec «ce» qu il dit ou «ce» qu il nie mais avec son oui ou avec son non ou, si l on préfère, non pas avec la matière ou l énoncé de sa parole mais avec la forme de celleci, avec son énonciation. L authenticité désigne donc le geste de consentement ou de refus dont nous sommes capables. Nous pouvons nous y dérober, et alors nous tombons sous l emprise du mauvais. En revanche, que nous disions oui ou que nous disions non, nous lui échappons. Cette situation peut nous paraître étrange. En effet, nous sommes portés à prêter attention plutôt à l objet ou à la matière de nos consentements ou de nos refus. Or, c est cette préférence qui est ici contestée, et elle l est au bénéfice du mouvement même de consentement ou de refus dont nous sommes capables et qui, quel que soit l objet ou la matière en cause, nous maintient à l abri du mauvais ou, si l on préfère, nous sauve. Allons-nous donc soupçonner l Évangile de nous induire au subjectivisme, de nous porter à tenir pour vrais les choses et les actes en fonction de l adhésion que nous leur donnons ou que nous leur dénions? C est sans doute la formulation même de cette question qui est défectueuse. Car elle relève d une préférence secrète attribuée à un vrai qui se caractériserait essentiellement par son objectivité sans nous. Or, le vrai ne peut jamais se concevoir sans le geste même du oui ou du non. En cela consiste l authenticité. Celle-ci ne s ajoute donc pas à un énoncé qui déjà, en lui- 4 même, serait vrai. Cet énoncé ne serait tout au plus que non faux ou non menteur. L authenticité, signalée par le oui ou le non, en constitue proprement la vérité. Et pourquoi donc? Non point parce que nous serions les maîtres du vrai, parce que le vrai serait à notre discrétion mais, plus simplement, parce qu il implique toujours notre engagement en lui, pour lui ou contre lui. Ni simplement enregistré ni, pas davantage, décrété souverainement, le vrai est élu, choisi comme peut l être une allure ou un pas qui se confond avec nous-mêmes, comme la direction même, toujours libre, de notre marche. Or, la liberté n a pas besoin de caution qui la garantisse : elle s exerce ou elle succombe sous les coups du mauvais. Clamart, le 13 janvier
Related Search
We Need Your Support
Thank you for visiting our website and your interest in our free products and services. We are nonprofit website to share and download documents. To the running of this website, we need your help to support us.

Thanks to everyone for your continued support.

No, Thanks