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PREMIÈRE PARTIE : KANTOR

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PREMIÈRE PARTIE : KANTOR CHAPITRE PREMIER REQUÊTE Pour certains hommes, les signes occultes ont plus de sens que la réalité même. À vingt-six ans, Kantor Ferrier fait partie de ces hommes. Cette perception
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PREMIÈRE PARTIE : KANTOR CHAPITRE PREMIER REQUÊTE Pour certains hommes, les signes occultes ont plus de sens que la réalité même. À vingt-six ans, Kantor Ferrier fait partie de ces hommes. Cette perception de l invisible est la seule trace qu il conserve de son talent singulier de jadis ; un don qui, en l élevant au-dessus des autres, lui a permis de survivre parmi eux : la faculté de s introduire dans leur paysage mental, de l étudier et même d agir sur lui. Seulement, il l a perdu depuis deux bonnes années. Bientôt trois. Certes, il n en parle guère : mais que peut-on devenir quand on a détenu un tel pouvoir et qu on s en retrouve privé? Un observateur de chaque seconde, voilà. Un photographe d art qui, en fixant sur sa pellicule la surface des choses, s évertue à en rendre le mystère visible. Cela lui permet de gagner sa vie ce n est déjà pas si mal. Et cependant, il se sent comme un aigle dont on a brisé les ailes. Si ses yeux ne brûlent plus du feu sauvage de l adolescence, ils n en demeurent pas moins, dans leurs sombres orbites, emplis de ténèbres. Pour l instant, il est accoudé à la balustrade du balcon. Sa main gauche tient une enveloppe : arrivée la veille, pas encore décachetée. En bas, dans la lumière pâle du matin, des plaques de verglas font luire la chaussée. C est un de ces dimanches de février où l on ne sort de chez soi que frileusement, le temps d aller chercher les croissants à la boulangerie du coin. Kantor contemple un moment les trottoirs, l œil pensif. Puis son regard se déplace vers les jardins de l Observatoire, où la fontaine Carpeaux se dresse d un air souverain entre les squelettes des marronniers. Et là arrive le signe qu il n osait attendre. La plupart du temps, ledit monument n a de fontaine que le titre. Son bassin, vide et récuré, est dominé par une haute sculpture figurant les Quatre Parties du Monde. Quelques dauphins descendent du socle, la gueule ouverte, tandis qu au pied se cabrent huit chevaux marins de belle taille. Tournant le dos à la margelle, un cercle de grosses tortues contemple ce groupe, bouche bée. Le bronze et la pierre sont en général surtout l hiver aussi secs l un que l autre. Mais aujourd hui, pour on ne sait quelle raison, dauphins, chevaux et tortues crachent des jets d une vigueur cristalline, dont les entrelacs transcendent la géométrie de l ensemble. Malgré la distance, Kantor est frappé par cette architecture sculptée dans le liquide, animée d un mouvement statique, à la fois opaque et transparente. Une sensation bizarre l assaille : une anxiété dont le motif lui échappe, mais qui le renvoie de façon obscure au cycle de la mort et de la vie. Cette eau n est pas censée jaillir ainsi, songe-t-il. Aucun doute : un changement se prépare. Est-ce le froid? l émotion? L enveloppe frémit entre ses doigts. Il lui jette un regard méfiant. Depuis hier matin, il la prend, la repose, la prend à nouveau, sans pouvoir se décider à l ouvrir. Pareille hésitation l étonne, d ailleurs. Il n est pas homme à redouter une lettre, d où qu elle vienne. Et celle-ci a peu de chance de lui porter une mauvaise nouvelle : le nom de son expéditeur ne lui évoque rien. Non. C est juste ce putain de mot, en haut à gauche. Il me rappelle de tels souvenirs Ses yeux reviennent au sommet de la statue : les quatre figures humaines qui portent sur leurs épaules, bras levés, la Terre enserrée dans une cage sphérique ; et les geysers qui exaltent cette action immobile. Lui-même, si longtemps, s est senti ployer sous le poids du monde un monde mort, un monde de cendres, dont il était le dernier témoin. Impossible de l oublier Jusqu à ce mot, sur l enveloppe, qui vient le lui rappeler! Est-ce que la vie, comme le prétend la fontaine, se nourrit de son propre ruissellement en un cycle voué à se répéter à jamais? «Ohé! lance la voix claire d Iris. Le petit déjeuner est prêt Ne reste pas dehors. Tu vas attraper la crève!» L appartement des Angernal baigne dans le clair-obscur. Octave et sa sœur ont beau avoir déplacé les meubles, deux ans plus tôt, pour y accueillir leur ami en lui offrant chambre et labo photo, l ombre de leurs parents y pèse toujours. Celle du père, surtout. Yann Angernal, ce philosophe d exception, lauréat du prix Athæneum en 1981, mort dans un accident cinq ans plus tard, et dont chacun d eux a porté le deuil à sa manière : Iris en sacrifiant sa carrière de violoniste à la gestion de l héritage paternel, Octave en rejetant le monde des idées pour pratiquer la sculpture du verre, Kantor en tâchant d appliquer les préceptes de cet homme dont il aurait voulu être le fils. La salle à manger, par exemple : la table n est pas dressée comme on pourrait l attendre, en 1992, chez trois jeunes gens si créatifs. Un esprit étrangement désuet y règne : le service en porcelaine années trente dont aucune pièce, des soucoupes à la cafetière, ne porte d ébréchure ; la corbeille en argent où, sur un carré de lin, s amoncellent croissants et brioches ; les ronds du même argent qui entourent les trois serviettes de coton écru, assorties à la nappe. Quelque chose, ici, a cessé de vivre. Après sa vision de la fontaine, cela frappe Kantor tandis qu il s assied à sa place toujours la même. Il le voit dans le visage souriant et pâle d Octave, dans le regard bienveillant et triste d Iris, dans la tranquillité de leurs gestes eux aussi toujours les mêmes. «Elle sort d où, cette enveloppe? lance le jeune sculpteur. Tu reçois du courrier le dimanche, maintenant? Je l ai eue hier. Et tu ne l as pas ouverte? Non. Pourquoi? Pas envie.» Il la jette sur la table, assez près d Iris pour que celle-ci puisse s en saisir. Tandis qu il se sert en jus d orange, café et viennoiseries, elle lit à voix haute le nom de l expéditeur : «Dr. Nicolas Trebern, médecin psychiatre, clinique des Troènes, avenue Reille, Paris XIV e Qui est-ce? Aucune idée.» Octave prend l enveloppe des mains de sa sœur, la tourne et la retourne : «Et tu n es pas curieux de le savoir? Mmmph.» Les deux Angernal échangent un regard. «Allons, fait doucement Iris. Tu as ta tête de loup-garou. Dis-nous ce qui te tracasse.» Kantor avale son croissant et hausse les épaules : «Les psychiatres. J en ai vu un tel paquet, quand j étais gosse Rien que le mot, j ai la migraine.» Il fronce les sourcils, puis ajoute à contrecœur : «Pourtant, ce nom, Nicolas Trebern : ça me rappelle quelque chose. J ai dû le rencontrer mais lequel était-ce? Oh, merde! Je voudrais oublier ce boxon une fois pour toutes.» Le frère et la sœur gardent le silence. À l époque, ils ne le connaissaient pas encore. Mais ils savent bien ce qu il a traversé. L Ordre du Fer Divin, où il a vu le jour et grandi. Le suicide de la secte par le feu en septembre Et lui, le fils du gourou, âgé de douze ans à peine, seul rescapé de cet holocauste Quand il s agit d elle-même, Iris ne prend pas toujours les bonnes décisions. Mais à propos de Kantor, elle a un instinct très sûr. Lorsqu il relève la tête et qu elle voit dans ses yeux la noirceur des mauvais jours, elle n hésite pas. À l aide d un couteau à dessert, elle ouvre d un trait l enveloppe. Puis elle sort la lettre, la déplie et la lui tend : «Allez Un peu de courage. Fais-nous la lecture.» Sur le papier, le jeune homme découvre une écriture émeraude aux caractères plutôt élégants. Encouragé par son aspect peut-être ce vert est-il un signe d humanité, il prend une respiration et s exécute. Bonjour, Je ne sais pas si vous vous souviendrez de moi. Nous nous sommes rencontrés il y a une dizaine d années. Vous étiez un enfant ; et moi, je débutais dans ce métier. Vu mon inexpérience, je crains fort de ne vous avoir été d aucun secours. Cependant, je m étais rendu compte que vous possédiez un talent assez rare : un don de pénétration mentale. Un de mes collègues de «La Clairière», le Dr. Bergeron, me l a récemment confirmé. C est en y repensant ces jours-ci que l idée m est venue de vous contacter «Mon talent? raille Kantor. Il ne va pas être déçu! Continue», chuchote Iris. J ai en ce moment dans mon service un patient atteint d une psychose atypique. De façon inexplicable, ses changements de personnalité affectent non seulement sa conduite mais aussi sa morphologie : au niveau du visage comme du corps. Il se trouve dans cet état depuis quatre ans, en réaction semble-t-il à un violent choc émotionnel. Par la suite, il a séjourné dans différents établissements psychiatriques. Mais j ai l impression que, trop souvent, on a vu en lui un objet d étude plutôt qu une personne en détresse ce qu il est d abord. Ici, pour l instant, il demeure réfractaire à toute forme de thérapie. D où cette lettre, par laquelle je me permets de solliciter votre aide «Mon aide, maintenant, grince le jeune homme. C est lui qui a besoin qu on le soigne! Tttt tttt! fait Octave, une lueur dans le regard. Il m a l air plein de bon sens, au contraire.» Le Dr. Bergeron m a décrit la manière dont vous avez aidé un de ses patients, en 1989, à sortir d un état de gel catatonique. J ai beaucoup réfléchi à cette intervention, remarquable à bien des égards. Le malade dont je vous parle présente des symptômes beaucoup plus graves. Je n ose espérer que vous ayez sur lui un effet si salutaire. Mais si vous acceptiez de le faire bénéficier de vos capacités, cela me permettrait de mieux le comprendre ; donc de le traiter de manière plus appropriée et de soulager ses maux qui sont considérables. Je ne peux vous dire à quel point je vous en serais reconnaissant. En espérant que cette démarche ne vous paraîtra pas déplacée, je vous adresse mes salutations les plus cordiales, Nicolas Trebern L œil incandescent, Kantor considère la lettre comme s il voulait la réduire en fumée. Puis il entreprend de la relire, une fois, deux fois, les dents serrées, la poitrine soulevée par des spasmes incoercibles. Après quoi il la plie, la remet dans son enveloppe et la pose sur la nappe. «Passe-moi le café», dit-il à Octave. Tout en se servant, il continue à réfléchir d un air sombre. Lorsque Iris, qui l observe avec attention, parvient enfin à rencontrer son regard, elle en profite pour briser le silence : «Tu te souviens de lui?» Il hoche lentement la tête : «Je crois, oui. J en ai vu beaucoup. De vieux schnocks, dans l ensemble. Sauf un qui était tout jeune : un rouquin, plutôt gentil. Il me semble bien qu il s appelait Nicolas.» Et, avec un petit rire : «Ça ne nous a menés à rien, mais au moins, il ne m a pas emmerdé : il était presque aussi paumé que moi.» Pendant un moment, le menuet des croissants et des brioches reprend ses droits. Le soleil de février, en entrant par la fenêtre, fait peu à peu glisser sur le plancher une tache en forme de visage. «Tu vas aller le voir?» reprend Iris. Kantor lâche un soupir : «À quoi bon? Mon pouvoir, je ne l ai plus. Vous le savez aussi bien que moi. Justement, déclare Octave en se penchant sur la table. Ce serait peut-être l occasion de le retrouver. Hein?» Silence. L horloge comtoise sonne dix heures avec un sérieux de majordome. De l œil, le frère et la sœur s interrogent sur la conduite à suivre. «Écoute, attaque Iris. On ne t en a jamais parlé. Mais il y a une chose dont nous sommes presque sûrs. Laquelle? Ton pouvoir D accord, il était spécial, mais pas tellement plus que les sens ou n importe quelle faculté. Qui nous dit que tu l as perdu pour toujours? Il y a des aveugles qui retrouvent la vue ; des paralytiques qui remarchent. Puisque tu l avais à la naissance, il est inscrit dans tes gènes. Et il a disparu un jour très spécial : quand tu as revécu l autodafé de l Ordre du Fer Divin. On serait traumatisé à moins. Si ça se trouve, il n est que bloqué jusqu à nouvel ordre. Il suffirait de trois fois rien pour que tu le récupères.» Sous la table, les poings de Kantor se sont crispés : «Aucune chance. Tu n en sais rien, et nous non plus. Mais ce psy, justement : s il veut que tu lui donnes un coup de main, il faut d abord qu il te le rende. Je ne vois pas comment.» Plus ses amis essaient de le convaincre, plus il se bute. Sous son crâne, en secret, une machine s est mise en marche : les engrenages du passé qui lui rappellent sa naissance, son nom, son histoire ; ses incursions de rapace dans l esprit des autres ; son adresse à les explorer, s approprier leur savoir, les manipuler sans qu ils s en doutent. Jamais vu, jamais pris. Encore que Et une redoutable nostalgie lui vient : une de ces lames de fond auxquelles il est si tentant, parfois, de s abandonner. «Ça suffit, tranche-t-il. Je vous dis que c est impossible.» De nouveau, avec cette même lueur, Octave le défie du regard : «Tu as peur du contraire, oui! Quelle idée Allons! Tu t es résigné à n être qu un homme comme les autres. Depuis 89, tu mets toute ton énergie à l accepter. Mais au fond de toi tu en souffres. Ose dire le contraire. Absolument pas. Tu mens très mal», observe Iris. Il secoue la tête avec colère : «Lâchez-moi! Je n ai aucune envie de redevenir comme avant. J étais un monstre. J ai trempé dans des crimes, vous l oubliez un peu vite. Tu m as sauvé, répond Octave. Ça n avait rien d un crime. Et j y ai brûlé ce foutu pouvoir. Paix à ses cendres!» Le jeune Angernal a un sourire roublard. Sur sa joue, sa fossette de jadis se profile nettement, comme pour rappeler à Kantor qu il le connaît mieux que personne. «Aujourd hui, il y a un déjanté qui a besoin que tu l aides. Comme tu m as aidé à l époque où je me prenais pour un iceberg. Je te demande d essayer. Juste cela : essayer. Je ne sais pas si tu réussiras. J ignore même si tu peux retrouver ton pouvoir. Mais moi, je m en veux toujours de t en avoir privé. Ça t étonne, hein? Eh bien oui : je ne me le pardonne pas Alors, au nom de notre amitié, réfléchis Je suis fatigué de réfléchir. Non. Tu en as marre d être en morceaux, amputé, séparé de toi-même. Il est temps qu on te recolle. Cette lettre, c est un signe. Et tu le sais. Sinon, pourquoi avoir tant hésité à l ouvrir?» La fontaine songe Kantor. La fontaine Elle coule. Et moi je suis un brasier éteint. Est-ce que l eau soigne les cicatrices du feu? Est-ce que la vie renaît dans un champ calciné? «On verra», lâche-t-il. Se renversant sur son dossier, il s étire, les mains croisées sur la nuque, les yeux clos. Sur l écran sombre de ses paupières, cependant, il voit se déployer sans relâche la danse lumineuse des jets d eau. CHAPITRE II SCRUPULES Avec son crépi jaune paille, ses encorbellements et ses baies vitrées, la clinique des Troènes pourrait être une maternité ou un centre de chirurgie plastique ; voire un vieil hôtel recyclé en maison de retraite. Rien ne trahit sa vocation psychiatrique. Rien n assure non plus que les buissons racornis des plates-bandes qui encadrent l entrée soient les troènes en question. En juin, leur parfum en dira peut-être davantage. Pour l heure, ils hibernent avec une conviction de momies sans livrer aucun indice. Les boîte à psy, rumine Kantor en gravissant les trois marches du perron, j aurai vu toute la gamme : de la prison au club des solitudes. Façades neutres. Fenêtres cadenassées. Murs bâtis sur du silence. L intérieur est à l avenant : feutré comme un dédale antique, avec son défilé de spectres dont on ignore de quel songe ils émergent, et même s ils en sortent jamais. Seuls les porteurs de blouses blanches semblent savoir où ils vont et pourquoi. Les autres, vêtus de tenues diverses, allant du pyjama au costume élimé en passant par la robe sac, ont le pas traînant, l œil vague et une nette tendance à vous accoster au passage ce dont Kantor les dissuade aussi sec. Les plus atteints, fagotés dans des châles criards, des pulls mis à l envers, des gilets boutonnés lundi avec mardi, en proie à des hantises grotesques, réinventent le bestiaire de la déchéance. Ultime détail, l odeur qui baigne l ensemble mélange si bien la crasse, le désinfectant, le ragoût, le vomi, la sueur et la résignation qu on la devine en place depuis des siècles. Le secrétariat du Dr. Trebern, par contraste, a l air d une oasis : c est une loge bleu turquoise ornée d eaux fortes où trône une brune du nom de Marie-Luce, niçoise à défier le bonhomme Hiver. Ayant accueilli Kantor d un sourire pimpant, elle s empresse de lancer son nom dans l interphone. Et le voilà dans le bureau fatidique. Plus de douze ans après, Nicolas Trebern reste le même rouquin, plutôt pâle, plutôt mince, dont la chaleur cache mal une certaine réserve, et la timidité une force inattendue. Sa poignée de main est ferme ni trop, ni trop peu ; les montures de ses lunettes, presque invisibles. Aux abords de la quarantaine, il garde quelque chose de curieusement juvénile. Ses gestes et sa voix suggèrent une recherche constante de l harmonie, en lui-même comme avec les autres. Autant de détails qui rappellent au jeune homme le cocktail espoir/échec que fut leur première rencontre. Le bureau, avec son papier ivoire et ses meubles en teck, paraît s être mis au diapason de son occupant. Malgré leur apparente neutralité, les gravures accrochées aux murs livrent bientôt leur secret à Kantor. Partitions de la Renaissance, ballerines impressionnistes, portrait de Chopin, métronome tracé à la pointe sèche : voilà qui traduit un amour certain de la musique. Ce psychiatre-là a plus d une corde à son piano. «Asseyez-vous. C est gentil d avoir accepté de venir.» Du calme, toubib : pour l instant, je ne t ai rien promis. Le garçon se cale dans le fauteuil indiqué. Durant quelques secondes, ils s observent avec la circonspection de deux vieux amis en froid. Puis Nicolas ôte ses lunettes et mordille une des branches, comme s il cherchait la meilleure méthode d approche. «Vous avez changé, dit-il enfin. Plus encore que je ne m y attendais. À l époque, vous étiez un gamin aux abois. Terrifié par le monde. Non sans raison, d ailleurs. En même temps, on sentait chez vous un vrai potentiel. De toute évidence, vous l avez développé. Bravo Quand je vois l homme que vous êtes devenu, je suis ravi.» Kantor a une moue prudente : «Je croyais que rien ne pouvait toucher un psychiatre. Oh On peut garder un zeste d humanité.» Devant ce mélange d assurance, de modestie et d humour, le visiteur se détend un peu. «Vous êtes photographe, je crois? reprend Nicolas. Oui. Très astucieux. Un don de ce genre, je me demandais à quel métier il pourrait vous conduire. Photographe : oui, bien sûr. Un choix logique. Mais je n y avais pas pensé. Je vous aurais plutôt vu dans un secteur proche du mien. Pouvoir explorer l esprit des autres, sacré outil pour leur venir en aide. Vous vous en êtes servi, n est-ce pas, pour aider votre ami le fils de Yann Angernal?» Kantor acquiesce avec froideur. Cette évocation de son pouvoir de son infirmité le met mal à l aise. «Parlez-moi de votre patient», tranche-t-il. À travers la baie, on a une vue plongeante sur le parc Montsouris. Rien de bien réjouissant, à vrai dire. L hiver y règne autant qu ailleurs. Hormis quelques conifères, les arbres y sont aussi noirs, aussi déplumés que dans les jardins de l Observatoire. Même le bout de lac qu on aperçoit est au bord de la congélation : un degré de moins, et les canards seront piégés. Nicolas, cependant, a d autres soucis que l avenir des palmipèdes : «Ce type s appelle Alvar Cuervos. La trentaine. Aucune famille. La seule personne qui s intéresse à lui, c est sa compagne : Yorenn Algeiba. Une sorte de panthère, mi-acrobate mi-actrice. Vous la verrez tout à l heure. Depuis qu il a basculé, en août 1988, elle se bat pour le tirer d affaire. Basculé d un coup? Oui. Du jour au lendemain. À l époque, on l a catalogué comme psychotique. Mais à mon avis, il s agit d autre chose. Ses symptômes sont trop complexes. Hmm. Moi aussi, on m a traité de psychotique.» Le rouquin hausse les sourcils : «Drôle d idée Jamais rien senti de tel chez vous. Et chez lui? Sa personnalité a disparu : enfouie sous d autres personnalités qui ont pris le contrôle de son esprit. Et de son corps. Lui, on ne sait plus trop où il est. Quand il dort, il a toujours la même apparence : celle d un homme robuste ; avec
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